a quoi servent les mythes, les comptes, les légendes et la poésie?
Il y a quelques années j'ai choisi d'aller vivre en montagne dans un endroit reculé. L'hiver, il me fallait marcher une petite heure en raquettes pour rejoindre la vieille ferme un peu délabrée qui me servait de refuge. J'étais le gardien de la porte sud du plateau de Retord. Cette retraite avait pour objet de me permettre de retrouver la santé et la joie de vivre en communiant avec la nature.Le plateau de Retord est assez vaste, plutôt sauvage, peu habité faute d'eau, mais bien fourni en fayards (hêtres).

Au printemps, les floraisons sont explosives et le parfum des fleurs enivrant. Chaque jour je pratiquais le qi gong, je marchais ou courrais le long des chemins et sentiers escarpés, je composais de la musique et j'écrivais parfois un nouveau poème.
Dans ce lieu idyllique, où la roche s'effrite lentement sous l'action des lichen donnant naissance au terreau qui nourrit les jacinthes multicolores, comment ne pas se sentir proche des éléments. Pourtant, après une longue période de contemplation, suffisante à mes yeux pour permettre une complète désintoxication, je dus me rendre à l'évidence; je me comportais toujours comme un citadin agité.
Travaillant l'endurance avec un coach, je marchais avec un chronomètre dans la tête, incapable de ressentir la présence des arbres et des esprits enfouis dans la roche.
Cette sensation frustrante de rester à l'extérieur, d'être séparé, alors que tout m' invitait à baigner dans les énergies élémentaires, perdura un long moment. Le silence autour de moi favorisant l'introspection, je devins plus calme. Le printemps venu, je me levais à l'aube pour pratiquer le qi gong en regardant le soleil se lever derrière le Mont Blanc. Une fois le soleil plus haut dans le ciel, j'admirais les nuées qui s'élevaient au dessus des monts.
Un jour , je voulus écrire un poème pour décrire cette beauté; je restai sec pendant des heures. Soudain, une voix parla en moi: si tu veux parler des nuées, il faut que tu sois la nuée… je me mis donc à employer mon esprit pour parvenir à me projeter dans le ciel et flotter parmi les myriades de gouttelettes. Je passai ainsi long moment dans les nuées, chauffé par le soleil, radieux et libre. Puis j'ai écrit mon poème.
Se sentir en communion avec les éléments devrait être une chose simple, pourtant le sentiment d'être un avec le cosmos nous élude.
Depuis des millénaires, les hommes élaborent des techniques pour surmonter cette aliénation. Chaque peuple à les siennes: le Zen, le Tao, les rituels amérindiens, les orgies dionysiaques, autant de façons de briser le carcan de la civilisation pour s'unir aux énergies élémentaires.
Chaque nouvelle génération doit réapprendre à créer cette communion. L'information qui permet d'atteindre cet état doit être transmis. Le langage ordinaire ne convient pas pour transcrire cette information. Il ne suffit pas de décrire une recette, d'énoncer des préceptes.

En effet, comment provoquer un état d'extase avec des mots ordinaires… Le langage poétique est le langage adéquat. Les contes, les légendes, les mythes, emploient tous le langage de la poésie pour parler à notre âme et nous mettre sur la voie.
Parfois les poèmes se perdent car la tradition orale connaît des ruptures. Il nous faut alors réinventer. Redescendu de ma montagne pour habiter sur les bords du lac Léman, j'ai voulu rendre hommage au Rhône et au lac Léman. J'ai choisi trois lieux symboliques pour réaliser cet hommage poétique: le glacier qui est la source du Rhône à Gletsche, sur le lac à Chambésy, à la Jonction du Rhône et de l'Arve. Un petit groupe d'une vingtaine de personnes s'est rassemblé, nous avons allumé des feux, puis nous avons dit ce poème rituel recréé pour unir nos énergies à celles des éléments.